Association Européenne des Écoles d’Études Politiques du Conseil de l’Europe

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Discours de Terry Davis, Secrétaire Général du Conseil de l'Europe

Session d’ouverture de l’Université d’été pour la démocratie

Strasbourg, 6 juillet 2009

Seul le texte prononcé fait foi

Excellences, Mesdames et Messieurs

Je vous souhaite la bienvenue à la quatrième Université d’été pour la démocratie.

Cette année est très particulière, puisque nous accueillons pour la première fois des participants de l’Afrique, qui prennent part à l’Université avec le soutien de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Au cours des cinq prochains jours, vous aurez l’occasion d’écouter plusieurs éminents orateurs invités et de discuter avec eux, à commencer, aujourd’hui, par notre invité d’honneur, le Président du pays assurant la présidence du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, M. Danilo Türk. Et, fait marquant, l’Université d’été pour la démocratie coïncide cette année avec le 60ème anniversaire de la création du Conseil de l’Europe et le 20ème anniversaire des événements historiques qui ont mis fin à des décennies de clivage idéologique en Europe.

Cette année a pour thème « Les défis mondiaux de la démocratie » et les documents préparés pour l’Université d’été ont trait à trois défis spécifiques : le terrorisme, la crise économique et financière, et les menaces qui pèsent sur l’environnement.

Le terrorisme est bien évidemment une menace majeure pour la démocratie. A mon sens, la plupart des terroristes sont des fous, mais ils sont rarement stupides. Ils affichent un mépris total pour la vie humaine, et choisissent généralement leurs victimes au hasard, mais toujours dans un but précis. Ils tuent pour susciter la peur et l’instabilité et perturber ainsi le fonctionnement normal de la société. Ils tuent également pour provoquer une réaction, ambitionnant qu’elle sera disproportionnée et aveugle. La torture, les disparitions, les détentions illégales – tout manquement aux règles convenues et établies et aux valeurs acceptées aux plans national et international, et nous avons assisté à nombre de ces manquements au cours des dernières années - sont autant d’outils de propagande pour clamer que les victimes du terrorisme ne valent pas mieux que les terroristes. Chaque fois que nous ne respectons pas nos lois et nos convictions, nous favorisons l’expansion de l’extrémisme et le recrutement de nouveaux terroristes. C’est aussi simple que cela. La seule politique efficace de lutte contre le terrorisme est celle qui arrête plus de terroristes qu’elle n’aide à en recruter.

Le terrorisme est une menace majeure pour la démocratie, les droits de l’homme et la primauté du droit. Mais, dans notre réponse, nous nous devons de protéger ces valeurs – et non de nous en écarter, sinon, les terroristes auront gagné.

Le second thème qui sera débattu cette semaine est la relation entre démocratie et économie mondiale, et plus particulièrement la finance internationale, dans le contexte de la crise actuelle.

Il s’agit bien sûr d’un sujet brûlant d’actualité. La crise financière qui s’est muée en récession mondiale a suscité de nombreuses questions liées au « déficit démocratique » dans le fonctionnement des marchés financiers mondiaux et de l’économie mondiale. Un groupe très restreint contrôle des ressources financières gigantesques et a le pouvoir de prendre des décisions qui affectent les vies de milliards de personnes dans le monde entier – sans laisser au grand public de réelle possibilité d’intervention et sans contrôle démocratique sérieux. Le seul moment où les citoyens et nos institutions publiques sont véritablement amenés à participer, c’est lorsque les choses tournent mal et qu’ils doivent payer la note.

J’aimerais toutefois élargir l’approche dans nos discussions concernant la démocratie et l’économie. Nombreux sont ceux qui pensent que l’économie était, à l’instar de la défense, délibérément exclue du Statut du Conseil de l’Europe, adopté il y a 60 ans à Londres. Or, ce n’est pas le cas. Le Statut, dans son énumération des domaines d’action du Conseil de l’Europe en vue de réaliser une union plus étroite entre ses membres, mentionne au premier chef le domaine économique - avant même les questions sociales, culturelles, scientifiques, juridiques, administratives et bien sûr les droits de l’homme et les libertés fondamentales.

En y réfléchissant, c’est d’ailleurs parfaitement logique. Économie, démocratie et droits de l’homme sont étroitement liés.

Le fonctionnement normal de la démocratie et des droits de l’homme suppose un niveau économique minimum. Cela ne signifie pas pour autant que les personnes vivant dans des régions aux revenus insuffisants ne peuvent se prévaloir de la démocratie et des droits de l’homme. Elles le peuvent bien évidemment mais, accaparées par la lutte pour leur survie physique, elles ne sont pas en mesure d’exercer les droits qui sont les leurs et d’en jouir. La liberté d’expression et d’association a-t-elle un sens pour quelqu’un que l’on prive de la liberté de survivre ? Mais la relation entre liberté et pauvreté ne s’arrête pas là. Le lauréat du prix Nobel d’économie, Amartya Sen, originaire de l’Inde, soulignait qu’aucun pays indépendant et démocratique, doté d’une presse relativement libre, n’a jamais souffert d’une famine à grande échelle.

Selon moi, la leçon à tirer est que dans les pays touchés par la pauvreté, progrès politique et économique doivent aller de pair. Sans progrès économique, le progrès politique est dénué de sens et il ne saurait y avoir de progrès économique sans progrès politique.

Mais même dans les sociétés plus prospères, l’économie a une influence considérable sur la démocratie et les droits de l’homme, et vice versa. En fait, nous vivons actuellement une période qui illustre parfaitement bien le problème.

Toute crise économique fait peser une menace sur le tissu social et la cohésion sociale. Elle crée un climat d’incertitude, provoque souvent des tensions à caractère national, ethnique, religieux ou autre. Les problèmes économiques sont un terreau fertile pour les politiques populistes alimentant les craintes et les préjugés. Les conséquences peuvent être graves, voire tragiques.

J’ai foi en la capacité des hommes à apprendre de leurs erreurs passées et n’affirme nullement que l’Europe est susceptible de retomber dans l’horreur qu’elle a connue il y a seulement une génération. Néanmoins, j’en appelle à la prudence et à la vigilance.

Les préjugés et la discrimination perceptibles dans diverses parties de l’Europe envers certains groupes minoritaires suscitent de graves préoccupations. Il est particulièrement inquiétant de constater que la haine est parfois encouragée, propagée et exploitée par des politiciens et autres responsables influents de nos sociétés.

Lorsque la haine, les préjugés et la discrimination sont acceptés, voire officiellement avalisés et légitimés, comme il en a été des mesures discriminatoires envers les Roms, les immigrants ou les gays et lesbiennes dans plusieurs régions d’Europe, ce ne sont pas seulement les droits de l’homme de ces minorités qui sont en danger. Nous sommes tous concernés et en paierons éventuellement tous le prix. Vous connaissez certainement le poème « Quand ils sont venus …» du Pasteur Niemöller, d’une vérité simple et affligeante à propos de la montée du nazisme. Rappelez-vous de la dernière phrase : « Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester ».

Je ne pense pas que le nazisme nourrisse l’espoir de renaître en Europe, mais nous devons défendre, maintenant, tous ceux dont les droits de l’homme et la dignité humaine sont violés. Nous devons le faire pour eux et nous devons le faire pour nous-mêmes. Pour nos droits de l’homme, pour notre dignité humaine et pour notre liberté.

Cette semaine, vous évoquerez également les menaces qui pèsent sur l’environnement et leurs conséquences pour la démocratie. Ce sont des questions essentielles, des préalables à notre liberté, mais aussi à notre survie. La surexploitation des ressources naturelles, le réchauffement climatique, la pollution industrielle, l’extinction des espèces, ces menaces ne connaissent pas de frontières. Là encore, notre réponse doit être internationale. Nous sommes tous dans le même bateau. C’est à nous qu’il nous incombe de veiller à ce que ce bateau ne devienne pas le Titanic.

Mesdames et Messieurs, il s’agit de ma dernière participation à l’Université d’été pour la démocratie, du moins en qualité de Secrétaire Général du Conseil de l’Europe. C’est également l’une des dernières réunions publiques à laquelle je participe d’ici le terme de mon mandat, dans moins de deux mois. C’est pourquoi, j’aimerais adresser un message tout à fait personnel à vous tous qui avez participé à l’une des Écoles d’Études politiques du Conseil de l’Europe.

Ce programme du Conseil de l’Europe, généreusement soutenu par l’Union européenne et qui a rencontré un grand succès, est parfois évoqué comme « la formation des futurs dirigeants politiques ». Cette description m’a toujours posé problème.

Après plus de 40 ans de vie politique, 28 ans en tant que membre du Parlement, dont 17 passés au Conseil de l’Europe, je peux vous dire que l’on ne s’autoproclame pas leader politique et qu’on ne peut prétendre être ou devenir un leader politique par le seul fait de suivre une formation ou de passer un examen.

La seule façon de devenir un véritable leader politique est de gagner le soutien, la confiance et donc les votes des personnes que vous souhaitez guider. En agissant ainsi, comme certains d’entre vous l’ont déjà fait, vous deviendrez d’authentiques leaders politiques.

Ni une École d’Études politiques du Conseil de l’Europe, ni l’Université d’été pour la démocratie ne vous donneront un ticket pour le leadership et le pouvoir, mais elles vous permettront d’acquérir les aptitudes, l’expérience, les contacts et la connaissance, les valeurs démocratiques, les normes et les principes qui vous aideront à réaliser vos ambitions. C’est là toute la mission de ce programme.

Je vous adresse tous mes vœux de succès – pour aujourd’hui et pour l’avenir.

 
 
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